L'HIVER TERRIBLE 1709
Ce soir-là, après une rude journée de travail, je m'étais assis dans mon fauteuil et sous la lumière de la lampe, je m'adonnais à la lecture comme je le fais habituellement tous les soirs.
Confortablement installé, je m'apprêtais à terminer le livre du duc de Saint-Simon "La Cour de Louis XIV" et j'en arrivais au tout dernier chapitre, le LVIIème, intitulé : Hiver terrible 1709 où il est question des méfaits de ce rude hiver ayant accablé notre pays.
Les sévices qu'endurèrent à ce moment-là les Français furent considérables et avec le recul, on ne peut que plaindre profondément cette population qui se trouva, du fait d'une température mortellement rigoureuse, démunie de tout et principalement de nourriture.
J'avais déjà lu dans d'autres ouvrages des descriptions dramatiques de cet épisode qui créa tant de misère dans presque toute la France.
Ainsi, un curé de la région d'Albi note sur son registre paroissial :
"Le septième de janvier, audit an (1709), en Albigeois, l'hiver commença rudement ; il fit quantité de neige jusqu'au vingt février ; les arbres furent pendant plusieurs jours couverts de glaçons, ce qu'on appelle vulgairement le givre, et le froid fut si rude qu'on ne se souvenait plus d'en avoir vu de semblable. Le vin glaçait dans les caves et faisait fendre les barriques ; le pain se gelait en quelque endroit que ce fut et (ce,) jusqu'au 25 février. Les noyers périrent entièrement, plusieurs chênes et quantité de pruniers et autres arbres fruitiers se séchèrent, ce qui causa une grande disette.....
Les pages du livre du duc de Saint-Simon étant tout aussi convaincantes, je laisse l'auteur dépeindre la situation engendrée par ce fléau :
"L'hiver, comme je l'ai déjà remarqué avoir été terrible, est tel, que de mémoire d'homme on ne se souvenait d'aucun qui eût approché. Une gelée, qui dura près de deux mois de la même force, avait dès ses premiers jours rendu les rivières solides jusquà leur embouchure et les bords de la mer capables de porter des charrettes qui y voituroient les plus grands fardeaux."
Il est connu que l'eau de mer, à cause de sa grande concentration en sel, présente un point de congélation très nettement inférieur à zéro ; notons que la surface de cette eau, présentant la solidité décrite, atteste ainsi que le mercure descendit effectivement bien bas !
Mais le pire était à venir comme poursuit Saint-Simon :
"Un faux dégel fondit les neiges qui avoient couvert la terre pendant ce temps-là ; il fut suivi d'un subit renouvellement de gelée aussi forte que la précédente, trois autres semaines durant. La violence de toutes les deux fut telle que l'eau de la reine de Hongrie, les élixirs les plus forts, et les liqueurs les plus spiritueuses cassèrent leurs bouteilles dans les armoires de chambres à feu (ou salons chauffés) , et (quoique) environnées de tuyaux de cheminée, dans plusieurs appartements du château de Versailles, où j'en vis plusieurs...."
Si les solutions alcooliques, dont le point de congélation est aussi très nettement inférieur à celui de l'eau pure, se solidifièrent au point d'en briser leur récipient, on doit convenir là encore que c'est donc un très grand froid qui régnait sur tout le pays.
En effet, la congélation de cette eau de la reine de Hongrie, solution fortement alcoolisée s'il en est, est là pour témoigner une nouvelle fois de la grande rigueur de cet hiver car il s'agit dune macération de fleurs de romarin dans de l'alcool à 90°, formule qui aurait été offerte en 1370 par un obscur ermite à Elisabeth de Hongrie, percluse de rhumatismes. Le résultat de son utilisation fut tel que ladite reine recouvrit sa santé et surtout sa fraîcheur, ce qui poussa le roi de Pologne à la demander en mariage, malgré son grand âge, que par pudeur à son égard j'ai négligé dévoquer : elle avait soixante et douze ans !
Je continuais ma lecture.
"Cette seconde gelée perdit tout. Les arbres fruitiers périrent et il ne resta plus ni noyers, ni oliviers, ni pommiers, ni vignes, à si peu près que ce n'est pas la peine d'en parler. Les autres arbres moururent en très grand nombre, les jardins périrent et tous les grains de la terre. On ne peut comprendre la désolation de cette ruine générale. Chacun resserra son vieux grain. Le pain enchérit à proportion du désespoir de la récolte.... Tout enchérit au delà du croyable..".
Ainsi ce retour du gel eut pour conséquence la mort de toute végétation, avec une grave répercussion : la consommation des réserves de grains destinées à l'ensemencement des terres au printemps suivant.
Ainsi à la suite de la disette provoquée par la rigueur du froid, succéda une autre tout aussi perverse puisque les sources futures d'alimentation se trouvèrent épuisées, donc inexistantes.
Cela concorde parfaitement avec un ouvrage concernant le Bas-Languedoc : Mémoires pour servir à l'histoire de la ville de Gignac et de ses environs, écrit par Claude-Daniel de LAURÈS, conseiller à la Cour des Comptes, Aides et Finances de Montpellier.
Y sont écrites notamment les lignes suivantes :
"L'hiver de 1709 fut la ruine de nos habitants ; la mortalité des oliviers, leur principale richesse, les réduisit à l'indigence. Tout périt dans nos campagnes, les semences, les herbes potagères et les arbres. La glace avait douze à quinze pieds (soit 4 à 5 mètres) d'épaisseur. L'hiver avait été annoncé dans les derniers mois de l'année précédente par la froidure, la glace, le verglas, la neige et les vents glacés qui se succédaient les uns aux autres. Il parvint au degré de sa plus grande congélation le 15 de janvier (les charrettes chargées passaient sur toutes nos rivières)"
Je me représentais le désarroi de chaque habitant, tant des villes que des campagnes, cherchant pour sa famille, le petit quelque chose qui luipermettrait de subsister jusqu'aux jours sereins.
Reprenant la lecture de l'ouvrage du duc de Saint-Simon, j'y lus :
"Le roi, devant tant d'indigence, résolut de secourir son peuple. Cependant comme il ne pouvait le faire individuellement pour chacun de ses vingt millions de sujets, il décida d'aider symboliquement certains parmi les plus nécessiteux, sinistrés par cet hiver par trop rigoureux. Aussi demanda-t-il que l'on dressât dans chaque Intendance Provinciale la liste de ses sujets les plus touchés par la rudesse de cette froidure afin qu'ils fussent assistés avec grande sollicitude. Messieurs les Intendants à leur tour chargèrent les prieurs de chaque paroisse, personnages connaissant parfaitement leurs ouailles et leur situation, de leur faire parvenir le nom de la famille la plus démunie et donc la plus méritante.
- Que voilà une sage et charitable démarche ! pensais-je tout en me frottant les paupières car la soirée s'avançait et mes yeux, lassés par cette lecture tardive, commençaient à ressentir une fatigue certaine.
Néanmoins, fort intéressé par ce chapitre LVIIème, je désirais le terminer ; je continuais donc ma lecture :
"Ce qui fut fait rapidement. Pour ne citer qu'elle, dans l'Intendance du Languedoc, la réponse la plus justifiée fut celle de l'abbé Jean Sicard, le prieur d'une pauvre paroisse située dans un endroit où il est réellement difficile de vivre tant les terres y sont peu productives. Et les arguments avancés par ce prêtre furent si convaincants qu'ils poussèrent l'Intendant du Languedoc, Monseigneur de Basville à suivre son choix : en effet, la paroisse de Valquières, grosse d'une centaine de feux disséminés entre elle et les hameaux de Vernazoubres et de Campillergues subissait l'âpreté de ce terrible hiver d'une manière beaucoup plus douloureuse que partout ailleurs."
Mon attention devint soudain plus vive car c'est justement à cet endroit, à Vernazoubres plus précisément, que vivaient naguère mes ancêtres et cela, je l'avais découvert grâce à mes recherches généalogiques.
Vernazoubres est un petit masage (hameau) situé au bas du massif de lEscandorgue, non loin du Lac du Salagou et ses habitants avaient déjà fort à faire pour y survivre en temps normal, à cause d'un sol très pauvre n'autorisant la culture que de céréales rustiques ou l'élevage de quelques troupeaux de brebis.
Très intrigué, je poussais plus avant ma lecture sans trop me soucier de l'heure, qui pourtant s'avançait de plus en plus :
"Le choix de l'Intendant s'est porté sur une jeune veuve, Geneviève Cannelle, qui a la charge de deux enfants en bas âge. Son mari, menuisier-charron, étant décédé l'année précédente, l'a laissée dans un situation désespérée"
La citation du nom de Geneviève Cannelle me laissa carrément ébahi car cette Geneviève Cannelle, c'était justement une de mes aïeules ! Elle avait épousé en 1698 mon ancêtre Jean Parado, un apprenti Compagnon, charpentier de la Petite Cognée, lequel, originaire du Poitou, effectuait alors son Tour de France. Et ce Jean, séduit par les beaux yeux (?) de cette autochtone, s'était effectivement marié là puis s'était installé comme menuisier-charron à Vernazoubres. Mais malheureusement, il n'avait pas vécu longtemps après son mariage car il était décédé le 5 mai 1708, justement lannée précédant cet abominable hiver de 1709 !
Je mextasiais donc devant cet extraordinaire hasard, miraculeux même, qui faisait que dans tout le Royaume, sur plus de vingt millions de malheureuses victimes des méfaits de cet hiver néfaste, Saint-Simon avait justement relaté le cas de mon ancêtre !
Je n'en revenais pas et fébrilement, je continuais ma lecture qui devenait de plus en plus captivante :
"Cest Monseigneur de Basville lui-même qui tint à porter à ladite femme Cannelle, épouse de feu Jean Parado, décédé l'année précédente, laissant sa famille, femme et deux enfants en bas âge, dans le dénuement le plus complet. Pour ce faire, Monsieur l'Intendant a emprunté des chemins fort mal empierrés et, arrivé dans ce village complètement isolé du monde, il a remis à la jeune veuve la somme de trente écus de la part de sa Majesté le Roi. Il est patent que ce transport a permis à Monseigneur l'Intendant, habitué à ne se véhiculer que dans les grands bourgs, de constater dans quel état de misère vivaient à ce moment-là, certaines catégories de gens dont il avait le souci. Par la suite d'ailleurs, des améliorations furent apportées dans toute l'Intendance du Languedoc notamment aux routes et c'est ainsi que grâce à .....
Ma lecture s'arrêta soudainement ici car c'est un bruit inhabituel qui me fit sursauter ou plutôt, qui me réveilla.
En effet, la fatigue m'avait assoupi : c'est mon livre qui m'ayant échappé des mains et heurtant bruyamment le sol, fut la cause de ce brusque prise de conscience.
Mes idées s'étaient quelque peu embrouillées mais je me rappelais parfaitement ce que javais lu.
Comme il était très tard, je remis au lendemain, le soin d'intégrer le récit de Saint-Simon à mes archives concernant l'histoire de mes ancêtres .
Inutile de dire que c'était pour moi un immense honneur que de voir mon patronyme entrer dans la Littérature par le fait de ce très grand auteur qu'est Saint-Simon.
Après une nuit agitée par ces diverses pensées, je repris de bonne heure, le lendemain matin, l'ouvrage du duc au chapitre LVII, pour l'étudier plus attentivement.
Hélas ! Ce fut pour moi une immense déception car j'eus beau lire et relire la totalité dudit chapitre, je ne vis rien qui parlât de la distribution des aumônes aux pauvres du Royaume et pis encore, je ne pus découvrir l'endroit où notre nom était cité !
Bien au contraire, la charité du Roi se situait parfaitement aux antipodes de ce que mon esprit avait imaginé, embrouillé qu'il fut par la fatigue du jour.
Ainsi, je lus, à mon grande déconvenue, la véritable suite du récit de Saint-Simon :
"Mais les besoins, croissant à chaque instant, une charité indiscrète et tyrannique imagina des taxes et un impôt pour les pauvres. Elles s'étendirent avec si peu de mesure, en sus de tant d'autres, que ce surcroît mit une infinité de gens plus qu'à l'étroit au-delà de ce qu'ils y étoient déjà, en dépitèrent un grand nombre, dont elles tarirent les aumônes volontaires, en sorte qu'outre l'emploi de ces taxes peut-être mal gérées, les pauvres en furent beaucoup moins soulagés. Ce qui a été depuis de plus étrange, pour en parler sagement, c'est que ces taxes en faveur des pauvres, un peu modérées mais perpétuées, le roi se les est appropriées...."
Et pour cause : Louis XIV avait besoin de beaucoup d'argent car il était en pleine Guerre de Succession dEspagne......
Claude PARADO
Nouvelle tirée de mon livre : "Le coq chanta et il se fit jour.... Lou gal canté et foughé jorn...", édité aux Editions Lacour, Nîmes, 2005
Bibliographie
de LAURÈS (C.-D.), Mémoires pour servir à lhistoire de la ville de Gignac et de ses environs, Arts et Traditions Rurales éditions, Montpellier 2004
SAINT-SIMON (Duc de), La Cour de Louis XIV, Nelson édit., Paris 1910
X, curé de Castanet 81150, Registre paroissial de 1709, reproduit dans la Revue du Tarn, tome II, 1879.
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